La Pléaide

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Shakespeare
L'actualité de la Pléiade

Shakespeare, Sonnets et autres poèmes. Extrait de l’Introduction d’Anne-Marie Miller-Blaise.

Mars 2021

Qu’il ait autorisé ou non leur publication en 1609, il est difficile de croire que Shakespeare n’ait pas conçu, petit à petit, ses sonnets comme les instruments privilégiés de sa propre canonisation littéraire.

Œuvre en continuel mouvement, à la fois parce qu’ils traquent chacune des humeurs changeantes du mélancolique amoureux, et parce que Shakespeare y opère une fusion de cette inconstance avec le principe de mutabilité qui est au cœur des Métamorphoses d’Ovide, ces poèmes ont pour ultime dessein, comme il ne cesse de le rappeler, de prémunir son livre et le souvenir de son amour des outrages du temps : « Mon amour paraît neuf, et la mort se soumet, / Car dans ces pauvres vers je vivrai malgré elle, / Quand elle triomphera de mornes foules sans voix. »
    De toute évidence, Shakespeare a cependant éprouvé une certaine réticence à les publier. Cette réticence relève peut-être moins de la pudeur que de son contraire. Avant de les rendre publics, il lui fallait être assuré qu’ils étaient tout à fait conformes à son esprit subversif, qu’ils ne seraient pas la pierre de scandale qui ferait trébucher un poète en manque d’imagination, qu’il avait bien inventé un dispositif propre à les distinguer des autres recueils, et à se distinguer lui-même dans le même mouvement. Il lui fallait être assuré aussi que son recueil serait en mesure de s’élever au-dessus du chant d’un simple « troubadour » mélancolique.
    Shakespeare était peut-être subversif au point de devoir attendre que le sonnet fût, même en Angleterre, presque tout à fait passé de mode pour publier les siens, pour le faire renaître de ce qui n’était déjà plus que cendres. […]
    Les Sonnets de Shakespeare, nés à une époque que lui-même disait « alambiquée », désignant par là le goût pour les paradoxes, oxymores et extravagances du baroque et du maniérisme historiques, n’ont aujourd’hui rien de « vieux ». Ils donnent même lieu, en France, à une efflorescence inédite de traductions, réécritures et appropriations. Aucun autre poète anglais de la même période, aucun autre poète anglais tout court, aucun autre poète étranger même, ne semble pouvoir rivaliser tout à fait. Certes, Shakespeare pratiquait lui-même l’imitation, entendue comme une émulation compétitive, et il semble appeler la réitération de ce geste par d’autres, qui tentent de se mesurer à lui. Mais cela ne suffit pas à expliquer l’ampleur de l’attrait qu’il exerce.
    Outre la diversité de passions et d’humeurs qui se fait jour dans ses Sonnets, outre les multiples interrogations soulevées par Shakespeare sur ce que signifie faire œuvre poétique (« Vais-je te comparer à quelque jour d’été ? »), outre la richesse de ses métaphores filées, il y a aussi la « langue de Shakespeare ». Dans les Sonnets, les métaphores ingénieusement filées et les effets de répétitions sonores deviennent les indices et les révélateurs de coïncidences croisées infinies, toutes pertinentes, entre la pensée et les mots (et la pensée dans les mots), alors que l’éventail des multiples sens possibles ne se déplie pas à la première lecture.

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